Ma chère
fille,
Ta mère va mieux.
Les chirurgiens d'Adassah ont terminé leur visite quotidienne. Je continue
mon récit de ce qui s'est passé la semaine dernière.
Voici donc ces plages sur
lesquelles les Gazaouites viennent se rafraîchir.

Comme eux,
nous avons pu nous prélasser et nouer des liens d’amitié
avec quelques personnes sur la terrasse de ce splendide restaurant en bord de
mer.

Je me souviens notamment de cet homme, un peu fort, doté d’une
panse à en faire éclater les boutons de sa chemise. Il avait un
rire tellement tonitruant.
Nous ressentions
sa joie de vivre et l’appétit d’entreprendre. Moi qui suis
dans les affaires, c’est quelque chose que je respire, tu me connais.
Je compris,
au bout de quelques instants de conversation, qu’il était relativement
bien placé dans le gouvernement du Hamas.
Hélas,
un évènement bien fâcheux est venu interrompre ces gracieux
instants. Ta mère, qui ne parlait plus depuis trente minutes, nous faisait
un malaise. Toute voilée, elle nous faisait un coup de chaud et suffoquait
littéralement. La chaleur, sans doute.
Fort élégamment,
notre nouvel ami nous invita dans sa demeure, à quelques dizaines de
mètres de la plage, afin qu’elle puisse prendre le frais. Il fit
un bref signe de la main et 3 hommes, surgis de je ne sais où, sont venus,
fort opportunément, nous aider à transporter ta mère dans
un des salons de sa villa.

Vue
de la baie de Gaza du haut de la villa de notre ami
Quelques
instants plus tard, grâce à l’air climatisé, elle
reprit connaissance. La maîtresse de maison lui fit servir un jus de fruit
pressé. Et elle put ainsi se reposer.
Nous sommes
sortis avec notre nouvel hôte sur l’une de ses terrasses qui dominent
la ville. Il m’a montré la ville de Gaza, les constructions qui
surgissaient de terre, les bâtiments administratifs de toute beauté.


Il me montra,
à l’horizon, le pays voisin, l’Egypte et ses mystères.
« J’y ai quelques amis », me dit-il, « mais
le gouvernement égyptien est encore pire que les Sionistes. Ils ont fermé
hermétiquement toute la frontière ».
Le quartier
avait l’air tranquille et j’en félicitai mon nouvel ami.
Je lui fis part de mon étonnement devant l’aspect de cette ville,
fort peu endommagée malgré les bombardements meurtriers de 2006.


Il me répondit
que les quartiers touchés avaient été vite reconstruits.
Seuls subsistaient quelques vestiges. Je lui ai demandé s’il pouvait
m’y emmener. Il m’a répondu que, par un hasard malencontreux,
cet après-midi, un de ses chers amis inaugurait sa nouvelle maison et
qu’il était invité à la crémaillère.
«
De toute façon, me dit-il, ces endroits sont dangereux.
Nous n’y emmenons que les journalistes et les délégations
étrangères ».
Il faisait
partie de la commission qui a accompagné un juge de l’ONU, un certain
Glastone ou Goldstone, je ne me souviens plus bien. Il avait l’air de
beaucoup l’estimer. « Un juif, mais un bon Juif »,
a-t-il rajouté.

Un autre hôtel
presque achevé
En plus
de ses fonctions au sein du gouvernement, notre hôte me confia qu’il
était également chef d’entreprise. Il importait des meubles,
des voitures de luxe, du ciment. C’était un véritable homme
d’affaires.
Lorsque
je lui demandai d’où provenaient ces importations, il répondit,
l’air espiègle, « D’Egypte ». Devant mon air
un peu étonné, il compléta sa réponse : «
par des souterrains que nous creusons jour après jour »
et il éclata encore une fois de son rire assourdissant.
Nous avons
fait le tour de sa maison. La vue sur la marina de Gaza était absolument
splendide.
Ma chère fille, un tel spectacle est un ravissement. Les humbles barques
de pêche côtoient quelques bateaux de luxe. Il me montra le sien,
ancré dans la baie.

Au retour vers notre hôtel, nous avons pu visiter le QG de l’ONU,
un magnifique bâtiment qui n’a rien d’une guérite de
soldat, tu peux me croire.

Dans le
hall, tu ne devineras jamais qui nous avons rencontré ? Un certain Michel
Bâle-Richord, le grand reporter, avec qui j'ai participé à
quelques colloques. Quel hasard !
Nous sommes
tombés dans les bras l'un de l'autre et tout à l’excitation
de ces magnifiques retrouvailles, je lui ai montré les photos que j’avais
prises le matin même sur ce splendide appareil numérique que nous
avons acheté avant de partir.
«
Moi, me dit-il, si je faisais de telles photos de Gaza, je perdrais
immédiatement mon accréditation auprès du Hamas et je serais
renvoyé de mon journal». J’ai distinctement ressenti
comme une gêne chez lui. Ces journalistes font un métier difficile.
Dans cet
immeuble, hommes et femmes de toutes nationalités se croisent et se recroisent
encore mais on y ressent tout de même une certaine apathie. Gyslaine,
en les regardant travailler, me dit à voix basse : « S’ils
travaillent tous à cette vitesse, l’ONU n’est pas prête
de remplir ses missions ici ».
Bien mauvaises
pensées car c’est au retour de cette équipée, lorsque
nous nous arrêtâmes dans ce bistrot, que ta mère reçut
ce pavé au visage.
Depuis,
elle ne parle plus que par intermittence. Un médecin de Gaza lui a prodigué
les soins de fortune et, depuis, son plâtre lui interdit tout mouvement
de la mâchoire.

Au loin, une des nombreuses mosquées
de Gaza. Devant, une administration
Bien entendu,
en roulant, nous avons pu apercevoir quelques bidonvilles, les décombres
d’une librairie chrétienne, bref, une misère totale. Mais,
après tout, nous aussi avons nos lieux sordides aux alentours de la capitale.
Dans l'ensemble, j'ai pu tout de même constaté qu'il y a à
Gaza un fourmillement d'activités, de constructions. C'est un peuple
qui entreprend.
Si je ne
craignais d’emprunter un lieu commun cher aux dépliants touristiques,
je dirais que Gaza est une terre de contraste et de tradition.

Visite
dans un autre souk de Gaza pour quelques emplettes avant de partir
Voilà,
ma chère fille, ce que nous pouvons te dire pour l’instant. Du
regard, ta mère m’enjoint de t’adresser des bisous ainsi
qu’à notre petit fils Auguste. Demain, nous quittons cette enclave
pour la Cisjordanie. Nous espérons pouvoir faire ce voyage rapidement.
Tu le sais,
mes affaires m’amènent à assister à un colloque économique
international à Ramallah. Les vacances n’ont qu’un temps
et nous ne désirons pas, je te rassure, nous arrêter en Israël.
Je te raconterai dans quelques
jours comment notre séjour s’est passé.
Ton père
qui t’aime
PS : prends bien soin de
notre chien Adolf. Il nous manque cruellement.
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