Cet entretien,
réalisé en 2003, n'a rien perdu avec le temps. Thierry Jonquet
vient de nous quitter, ce 10 août 2009, à l'âge de 55 ans.
Un maître, mais aussi un observateur infatigable de notre société
vient de partir. Primo perd un ami. Nous avons mené ensemble plusieurs
combats, dont certains, souterrains, ont eu le résultat espéré.
Lire
Primo : Thierry Jonquet, vous
êtes l'auteur d'une vingtaine de romans, mais si votre nom vient d'être
cité abondamment, c'est au cours d'une affaire assez nauséabonde.
Comme dit la publicité d'une chaîne d'hypermarchés, "
il y a des endroits où on n'aime pas voir son nom ". Commençons
par clarifier les choses au sujet de l'affaire Delagrave et nous pourrons ensuite
passer aux choses sérieuses.
Pour mémoire, un manuel
scolaire de Français paru à la rentrée 2003 et destiné
aux élèves de CAP(1), présentait un extrait de votre livre
" la vie de ma mère " qui, sorti de son contexte, pouvait s'interpréter
comme des propos antisémites. L'extrait, qui offrait l'occasion d'un
exercice de formation du verlan avec les mots " beur " et " feuj
", était situé juste avant une dépêche AFP sur
" jour de baccalauréat en Cisjordanie occupée " avec
divers exercices d'un goût, au mieux douteux, au pire carrément
pousse au crime (voir notre dossier Delagrave en rubrique documents,
puis éducation).
Thierry
Jonquet : Ce roman a été publié il y a une dizaine
d'années. C'est le récit à la première personne
d'un gamin de douze ans qui baigne dans un climat raciste et antisémite
et qui monologue dans sa tête pour essayer de faire le point. A la fin
du livre, on comprend en fait qu'il enregistre une cassette audio destinée
au juge des enfants qui lui a demandé de raconter son histoire.
Quand on lit le livre dans son intégralité,
il ne peut prêter le flanc à aucune accusation. L'extrait choisi
se trouve en relation avec la page suivante où il est question du conflit
israélo-palestinien et où les auteurs proposent des exercices
délirants...
J'ai été prof en SES, en
section d'éducation spécialisée, puis au ministère
de la Justice et c'était à une époque où les tensions
interethniques entre Juifs et musulmans n'avaient pas atteint le paroxysme d'aujourd'hui.
Je n'aurais jamais utilisé un exercice du genre de ceux proposés
dans le manuel en question . Ce qui me paraît le plus grave c'est le "
jeu de rôle ".
Leur faire incarner les personnages, palestiniens
et israéliens en situation de guerre, cela amène les élèves
à s'impliquer directement. Je n'ose imaginer ce que ça aurait
donné dans la situation d'une classe à majorité maghrébine
dans laquelle se seraient trouvés 2 ou 3 malheureux gamins juifs. Ça
aurait conduit à leur lynchage immédiat !
Les lecteurs de Primo n'avaient
de toute façon pas l'ombre d'un doute puisque dès la parution
du manuel grave de chez Delagrave, nous les avions informés de votre
position irréprochable vis-à-vis des valeurs de la république.
Pensez-vous que les auteurs du livre, eux, avaient des arrière-pensées
?
Je ne sais pas. Il vaut mieux penser que
ce sont des imbéciles plutôt que des salauds. Ils m'ont envoyé
un mail en me suppliant de lire tout le livre pour apprécier son ouverture
et le fait que c'est un ouvrage généreux qui essaie de faire comprendre
aux élèves la complexité du monde.
Mais quand on relie ces deux extraits,
celui qui parle de beurs et de feujs et celui qui invite à s'identifier
aux " petits Palestiniens emprisonnés par des gardiens israéliens
", cela amène à un fort soupçon de manipulation, pas
juste dû au hasard ou à la bêtise. Mais je n'irai pas plus
loin. Un fort soupçon, voilà ! Ce n'est pas un type isolé,
innocent ou un peu rêveur, qui a rédigé le manuel : ils
sont toute une équipe, ils ont dû avoir des réunions, ils
se sont concertés, ils ont l'habitude d'intervenir dans ces classes,
auprès de ce public culturellement démuni et donc d'autant plus
facilement manipulable...
Vous aviez, en 1998, écrit
un roman largement autobiographique, " Rouge c'est la vie ",
dans lequel vous racontiez votre jeunesse à la LCR, et l'engagement de
votre compagne qui, à l'époque, militait dans un mouvement de
jeunesse socialiste sioniste. Est-ce que vous pouvez nous parler un peu de votre
parcours ?
Je suis issu d'une famille ouvrière
sympathisante du PC. En1968 j'avais 14 ans, j'étais fasciné par
le mouvement, et j'ai vu le PC le trahir. L'année suivante, j'ai commencé
à m'intéresser à la politique et les seuls qui dénonçaient
à la fois les dictatures staliniennes et la conduite des USA au Vietnam
étaient les trotskystes, alors je me suis engagé à la LCR.
C'était logique et cohérent.
Je l'ai quittée au moment de la guerre du Golfe. J'avais déjà
beaucoup de divergences depuis longtemps, avec " la ligne du parti "
et pendant la période de quelques semaines qui a précédé
le début des hostilités, j'écrivais des billets d'humeur
dans Rouge, le journal de la LCR, et je me suis une fois étonné
du fait que, dans nos cortèges contre la guerre, il n'y avait pas un
seul mot d'ordre anti-Saddam. J'en venais à me demander si on ne glissait
pas vers une position strictement anti-américaine qui nous menait ipso
facto au soutien disons " critique " du dictateur de Bagdad...
J'ai reçu une réponse cinglante
dès la semaine suivante. Dans l'édito de Rouge, on me répondait,
en gros : " nous connaissons Saddam qui est un barbare, et un assassin
qui a gazé ses populations et nous ne le soutenons absolument pas. Par
contre, nous soutenons les masses arabes, qui du Caire à Alger, se mobilisent
contre l'impérialisme. " C'est là que j'ai envoyé
ma lettre de démission, car " ne pas soutenir Saddam mais soutenir
ceux qui le soutenaient " me paraissait une position pour le moins hypocrite.
D'autre part, les fameuses " masses arabes qui du Caire à Alger
se mobilisaient contre l'impérialisme ", étaient emmenées
par les islamistes et ça me paraissait une barrière absolue.
Ce sont des gens avec qui je ne pouvais
rien avoir en commun. Ce qui est drôle, (enfin... est-ce bien le mot juste
?) c'est qu'une semaine à peine avant que se déclenche l'affaire
Delagrave, j'ai écrit une tribune dans Le Monde pour dénoncer
la présence de Tariq Ramadan au FSE, où je rappelais à
mes ex-camarades de la LCR que ce n'était pas la première fois
qu'ils se faisaient prendre la main dans le sac d'une complicité objective
avec les islamistes.
Quel est votre sentiment vis-à-vis
des positions actuelles de l'extrême gauche ? Comment expliquez-vous qu'après
les manifestations massives anti Front National de mai 2002, la totalité
de l'échiquier politique se soit retrouvée, de Le Pen à
Besancenot, dans un pseudo pacifisme qui prenait souvent l'aspect d'un soutien
inconditionnel à un dictateur ?
J'ai refusé de mettre les pieds
aux manifestations anti-guerre en Irak car je sentais bien ce qui allait venir.
Tout s'est embrouillé : la guerre en Irak, les palestiniens, Bush et
Sharon, et ce slogan répugnant " Busherie casher ", qui résumait
le tout... Quand il y a d'un côté l'extrême gauche, qui,
historiquement, a toujours soutenu les Palestiniens, et de l'autre, ces Palestiniens
aujourd'hui représentés, au moins en partie, par les islamistes,
on voit forcément un terrain d'entente se faire jour.
Et si les gens ne sont pas assez forts
et lucides pour résister, on va vers des dérives. A mon sens,
l'illustration de cette dérive, quelques mois seulement après
la guerre, c'est Tariq Ramadan. Que le FSE ait accepté en son sein un
tel personnage me laisse mal augurer de l'avenir : on entend maintenant des
explications alambiquées selon lesquelles l'islam, même dans sa
version radicale, est la religion des opprimés, et qu'il faut donc être
indulgent, etc. A la LCR, on devrait être vacciné contre ce genre
de dérive et je suppose qu'il y a, en interne, des débats animés.
Une féministe " historique
", Maya Surduts, a écrit une tribune sans ambiguïté
dans Libé, dénonçant clairement toute l'affaire du voile
et le discours réactionnaire porté par Tariq Ramadan. Au moins
sur la question du féminisme, il devrait y avoir un sursaut !
Je n'arrive pas à comprendre comment
l'extrême gauche arrive à s'acoquiner avec l'islamisme le plus
rétrograde. C'est quand, l'année dernière j'ai vu les images
télévisées des manifs qui se déroulaient à
Londres, où les barbus islamistes défilaient bras dessus, bras
dessous avec l'extrême gauche anglaise, que j'ai commencé à
avoir peur.
Je croyais l'extrême gauche française
immunisée contre ce genre de dérives, mais l'invitation de Ramadan
au FSE montre que ce n'est pas le cas. Je vois bien quel est le raisonnement
abstrait qui est derrière tout cela, mais je ne comprends pas comment
les gens, individuellement, peuvent assumer un tel naufrage moral. Le raisonnement,
en gros, c'est : le monde arabo-musulman, c'est les opprimés, donc nous,
l'extrême gauche, on les soutient automatiquement.
Peu importe qui les représente..
Je le répète, c'est ce qui m'a conduit à quitter la LCR.
A l'époque de la Guerre du Golfe, la position de mes camarades, c'était
: " les Américains et les Anglais doivent quitter le Koweït.
Ce sont des impérialistes, il faut les contraindre à partir. Et
moi je leur demandais : " alors ça vous est égal qu'un dictateur
comme Saddam mette la main sur le tiers des réserves mondiales de pétrole
? Que va-t-il faire de cette manne ? la redistribuer généreusement
pour le bien de son peuple ? ". Et ils me répondaient " là
n'est pas la question. La question c'est qu'il faut que les impérialistes
s'en aillent. " C'était un dialogue de sourds, j'ai claqué
la porte.
Que pensez-vous de ce sondage
qui montre que 60% des Européens considèrent Israël comme
le pays le plus dangereux pour la paix du monde ?
C'est tout à fait absurde d'établir
une sorte de hit parade de ce genre. D'autres conflits dans le monde sont tout
aussi dangereux. Depuis des mois, le conflit israélo-palestinien s'invite
progressivement en France et provoque des tensions inter-communautaires, dont
je ne vois pas comment on va se sortir.
Plus on en parle, plus on crée
une demande pour cette information qui entraîne, chez des jeunes maghrébins
pas très conscients des réalités une identification à
des Palestiniens qui sont toujours présentés comme d'innocentes
victimes...un véritable cercle vicieux ! Pour que tout soit clair, je
précise que je suis tout à fait en accord avec les positions de
Shalom Arshav, pour le droit des Palestiniens à disposer de leur état.
J'ai signé des pétitions de leurs représentants en France,
parmi lesquels je compte des amis.
Que pensez-vous du communiqué
de presse de la LCR, où elle attribue les attentats antisémites
d'Istanbul et de Gagny à " la guerre impérialiste contre
l'Irak et la politique criminelle du gouvernement Sharon en Palestine "
?
C'est à mon avis une folie complète
: les synagogues brûlent, et on décrète que ce n'est pas
la faute des terroristes d'Al Qaida qui les ont incendiées, mais des
Israéliens et des Américains. Quand les oeillères idéologiques
empêchent de voir la réalité, on tombe dans le délire
! L'idéologie conduit à nier le réel. C'est navrant. On
arrive à un niveau d'abstraction tel qu'il aboutit à une sorte
de schéma tournant à vide sur lui même.
Cela revient à quelque chose comme
: le monde arabe a été colonisé et exploité
depuis si longtemps, plongé sous une domination occidentale telle qu'il
se révolte aujourd'hui et que l'on se doit d'approuver peu ou prou cette
révolte même si les voies qu'elle emprunte paraissent folles.
Si on accepte ce cadre, on en arrive à
justifier n'importe quoi. J'ai essayé une fois d'expliquer ça
à un vieux copain de la LCR en lui disant que c'était exactement
comme si, au début des années 1930, on avait " excusé
" le nazisme au motif que l' ascension d'Hitler résultait de la
situation dans laquelle s'était trouvée l'Allemagne, après
la première guerre mondiale !
Puisque c'était le Traité
de Versailles qui avait creusé le terreau du nazisme en plongeant l'Allemagne
dans le chaos, alors la responsabilité en revenait aux Alliés,
à la France et à l'Angleterre et c'était donc elles qu'il
fallait blâmer, pas les nazis ! C'est parfaitement ridicule !
Et qu'a-t-il répondu ?
Rien, il a détourné la conversation.
Un rapport de l'EUMC, (Europe
Monitoring Centre on Racism & Xenophobia) montre que depuis le début
de la deuxième Intifada "la propagande antijuive se traduit en Europe,
et en particulier en France, par une augmentation des agressions verbales et
physiques de la part de jeunes Arabes". Depuis sa création en 1998,
l'EUMC avait publié trois études sur les discriminations anti-arabes
en Europe. Ce rapport était le premier sur l'antisémitisme, mais
il n'a pas été publié. Que pensez-vous de la tendance qui
consiste à ne jamais parler d'antisémitisme en France mais toujours
d'antisémitisme-et-islamophobie en un seul mot ?
C'est toujours le même phénomène.
Dans ma tribune du Monde, j'avais écrit : " qui peut nier que dans
les manifs anti-guerre, on a entendu des slogans du genre 'Mort aux Juifs' ?
" Et j'ajoutais : " qui peut nier que nombre de beurs de nos cités
ne demandent qu'à casser du feuj ? ". Ce qu'on m'a répondu
dans Rouge, c'est que je présentais une sorte de phobie envers les jeunes
issus de l'immigration.
Associer automatiquement l'islamophobie
à l'antisémitisme découle d'un sentiment très trouble
qui cherche à nier que l'antisémitisme actuel en France ne provient
plus de l'extrême droite (encore qu'elle puisse se réveiller...)
mais bien de certains jeunes maghrébins.
Comment diable s'en sortir pour avoir
la conscience tranquille ? Eh bien, c'est enfantin, établissons un parallèle
automatique entre actes antisémites et actes anti-arabes et le tour sera
joué ! Match nul ! On est des antiracistes convaincus de A à Z,
à qui il n'y aura rien à reprocher. CQFD ! La réalité
n'a aucune prise sur ce genre de discours.
Même si les statistiques prouvent
sans contredit que les actes racistes sont très majoritairement dirigés
contre les Juifs, il y a toujours moyen de nier les chiffres et de dire que,
justement on leur fait dire n'importe quoi. Ce qui prime, c'est d'exonérer
les jeunes maghrébins qui se livrent à des actes antisémites
de leurs responsabilités, puisqu'ils sont eux-mêmes des opprimés
au départ. On tourne en rond. Cela n'a plus rien à voir avec la
raison, tout ça ! ...
D'après vous que faudrait-il
faire pour améliorer la situation de la démocratie en France ?
Vaste sujet...Je crois avant tout qu'il
faut être intransigeant dans la défense de la laïcité,
et dans le redressement du système scolaire, bien délabré.
Il y a malheureusement une génération qu'on n'arrivera plus à
récupérer. Le gamin de 25 ans qui a toujours été
en échec scolaire, qui touche le RMI et arrive à survivre grâce
à des petits trafics, on ne voit pas bien pourquoi il se donnerait la
peine de travailler au tarif du SMIC sous les ordres d'un petit contremaître
raciste !
Mais pour la génération
de ceux qui les suivent, il faut tenir très fort sur les valeurs de la
république parce que c'est à l'école qu'on apprend à
les respecter.
Et pour en revenir à l'actualité,
le voile à l'école, c'est niet. Point final. Parce que si on capitule
sur le voile, on verra ensuite le refus des cours de biologie, les demandes
de salles de gym séparées, de piscines séparées,
etc. Après, les revendications n'en finiront plus. De la part des islamistes,
il y a une véritable stratégie de grignotage. On est déjà
le dos au mur et la question de la laïcité me paraît fondamentale.
Si cette bataille-là est perdue, ce sera très grave. Il faut renforcer
la laïcité en tant qu'antidote.
Tant pis si des écoles confessionnelles
musulmanes se créent. A chacun de choisir de vivre dans ou hors la république.
Mais au moins l'école républicaine pourra rester fidèle
à ses valeurs, et les enseigner. Il ne faut pas céder à
ce chantage.
Parce que c'en est un : aujourd'hui on
voit des gamins de plus en plus jeunes... jeûner pendant le Ramadan et
les parents leur interdire d'aller à la piscine. Non pas dans la crainte
qu'ils se noient mais parce que s'ils boivent la tasse, ils rompront le jeûne.
On est en plein délire.
Je ne vous demande donc pas si
vous êtes optimiste.
La réponse est NON ! mais cela
ne veut pas dire qu'il faut arrêter de lutter, au contraire. Il faut se
battre pour la laïcité, pour les valeurs de la république.
Liliane Messika © Primo Europe,
le 2 décembre 2003
Thierry Jonquet(1954).
né à Paris. Il étudie la philosophie puis l'ergothérapie.
Après divers boulots, il enseigne, notamment à des jeunes délinquants
(éducation surveillée). Il se consacre ensuite exclusivement à
l'écriture. L'oeuvre de Thierry Jonquet est très largement reconnue.
Sur un ton singulier, il écrit romans noirs et récits cocasses,
où se mêlent faits divers et satire politique. Ce romancier figure
parmi les plus doués de sa génération. Ses ouvrages principaux
sont : Mygale, la bête et la belle, les orpailleurs,
Moloch
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