On se dit, on se répète inlassablement
« Jamais je ne mettrai les pieds sur cette terre brûlée
».
Un jour pourtant, on se retrouve à accompagner
un groupe de jeunes dans un avion en partance pour Cracovie. Très vite,
la ville aux accents architecturaux austro-hongrois se décline avec
force monuments colorés, graciles, intacts. « Les Allemands
aimaient à passer leur temps de repos dans cette ville, ils n’y
ont donc rien détruit ».
Rien ? Vous avez bien dit 'rien' ?
Dès les premiers commentaires, nous sommes au
cœur du sujet : En une périlleuse contorsion verbale, le guide
dit au micro : 'la Pologne a souffert. Trois millions de Polonais
et trois millions de juifs ont été assassinés pendant
la guerre'.
Le sang ne fait qu’un tour et le silence s'installe
dans le bus. N'en déplaise au guide, 10 % de la population polonaise
a certes été éradiquée, parmi laquelle de nombreux
Juifs. Mais c'est au total 98 % des Juifs Polonais qui ont été
réduits en cendres. Le négationnisme est aussi dans ces 'détails'.
Le bus roule
sur l’asphalte de Cracovie. Les quartiers opulents furent juifs avant
la guerre, mais les Allemands ont astreint les juifs à survivre en
une terrible surpopulation dans un minuscule ghetto, sur l’autre bord
de la Vistule.
La Vistule, plus grand cimetière juif au monde
par la quantité de cendres des crématoires, déversées
en son cours.
Voici la place
de ce ghetto, où mille juifs furent fusillés le même jour.
Sinistre place à la Ionesco. Ça et là, de hautes chaises
rivées au sol, ne sont visiblement pas destinées au repos.
Monument financé par le metteur en scène
Polanski, enfant d’un autre ghetto.
Ces chaises vides voudraient, parait-il, stigmatiser
l’absence.
Visite émouvante du quartier juif ou de ce qu’il
en reste: des étoiles de David incrustées dans les murs et les
fers forgés, une pauvre librairie pour rappeler qu’en ce lieu
la culture fut à son apogée avant le passage de la bestialité
destructrice.
Des enseignes aux noms juifs, mais sous le panneau «
Mendelssohn tailleur », c’est aujourd’hui un bar qui ouvre
ses portes. Tous les restaurants de la place s’appellent Ariel.
Ville peuplée
de fantômes, à la recherche des leurs, abandonnés à
la haine assassine.
Rencontre avec un émouvant Mr Jakubovitch, président
de la communauté de Cracovie : deux cents personnes qui ne savent plus
prier, aucun mariage et cinq bar mitsvot en cinq ans.
Le président est un rescapé de la Shoa
: « J’ai survécu dans les bois, mais je ne sais plus
rien de la vie juive », confie-t-il.
Dans la minuscule
synagogue, le groupe de visiteurs offre un office inoubliable ! Les murs résonnent
de ces jeunes voix ferventes. Le Quaddish et le El Mole Rahamim, prière
des déportés.
Mr Jakubovitch, pétrifié par l’émotion,
reste à l’entrée et n’ose pas s’avancer dans
sa synagogue investie par ces jeunes voix, souvenir de temps disparus.
Synagogues devenues musées de la vie juive d’autrefois.
Usine de Schindler aujourd’hui musée d’Art moderne. Une
ville endormie, étouffée qui tente de revenir à ses origines.
Ce qui est mort
ici, outre les corps et les âmes, c’est l’immense culture
juive d’Europe.
Au réveil, c’est Auschwitz. Il
y a foule de jeunes visiteurs.
« Arbeit macht frei, Le travail rend libre
». Le guide ne ménage pas ses explications tout au long de la
visite. Découvrir cheveux, valises porteuses de noms, menus objets
et chaussures d’enfants. Valise au nom de « X kind » qui
en dit long.
Devant l’énorme
montagne de cheveux, l’horrible réflexion de Marceline Loridan
revient à l’esprit : ces cheveux furent noirs, blonds, blancs.
Aujourd’hui la masse est uniformément grise. « Les
jeunes gens qui portaient ces cheveux ne sont plus là mais les cheveux
ont vieilli sans eux, ça c’est effrayant ». (1)
Objets inanimés avez-vous donc
une âme… dit le poète. Derrière ces vitres closes,
les âmes tourbillonnent par millions !
La chambre à gaz dégage
encore une affreuse odeur acide.
Les visages des jeunes sont hermétiques.
La découverte est bien trop violente. Auschwitz est le musée de
l’horreur, mais comme tout musée, froid et aseptisé.
L’après midi, c’est
l’entrée dans le vif de la détresse. BIRKENAU morne plaine
!
Cent
soixante seize hectares de vide absolu, pas un arbre, pas un oiseau. La bise
est glaciale. « Et nous sommes couverts » répètent
les enfants. Les baraquements, les sordides toilettes avilissantes et inhumaines.
La pluie tombe glaciale et nous ne sommes pas au fait de l’horreur.
C’est la fin du voyage pour ces
frères d’infortune. Les rails s’arrêtent là.
Terminus tout le monde descend. Des chambres à gaz-crématorium,
il reste l’énorme excavation. La découverte macabre glace
définitivement le sang.
Voyage au bout de la nuit et du
brouillard.
Atteindre l’abîme dans les
salles de déshabillage, de tatouage et de désinfection.
Derniers pas avant la mort. Songer à
ces femmes serrant leur bébé contre leur corps nu, entourées
de visages suintant la haine.
Tous
sont trempés, la nuit tombe. Dos au monument au mort, cet affreux
monument communiste, précisent les gens du cru.
Les enfants lisent tour à tour
un texte et déposent une gerbe, la voix brisée par l’émotion
; les larmes sont là terribles et bienfaisantes à la fois.
Ils sont d’une dignité, d’une
émotion écrasante. Kaddish, El mole Rahamim et le terrible Shoffar
dans la solitude, la pluie, la nuit... Une Hatikva (l'hymne national
israélien) est bien lancée.
Mais les âmes de ces frères
morts écrasés par la haine n’ont reçu qu’une
Hatikva chevrotante au milieu des sanglots.
Comment dire, comment traduire
cette terrible rencontre ?
La seule voie pour une mémoire
qui parle et transmet l’horreur vécue, c’est :
Y aller pour se recueillir devant le plus
grand cimetière juif du monde
Y aller pour ne plus jamais utiliser le
terme de Nazi en simple injure de cour de récréation.
Y aller pour ne plus dire en vain «
plus jamais ça »
Y aller pour être définitivement
glacé d’horreur jusqu’à la moelle et désirer
enfin la paix des hommes de bonne volonté.
1. Marceline
Loridan-Ivens Ma vie Balagan Ed. Robert Laffont
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