La reconnaissance du génocide arménien et ses
effets, plus encore les polémiques suscitées par la loi du 22
décembre 2011 (loi de pénalisation des génocides), font
écho à sa profonde analyse.
Les relations d’État entre la France et la Turquie
sont passablement endommagées par le « retour du refoulé
» mais la portée diplomatico-stratégique de cette grave
crise ne semble pas suffisamment soulignée.
L’examen, en forme de bilan partiel et provisoire, de
la politique étrangère turque met en évidence l’importance
de cet acteur géopolitique, avec lequel il faudra renouer, et les grandes
lignes d’action entre alliés.
Le souci de « profondeur stratégique »
On sait combien le « national-islamisme » de l’AKP
(Parti de la Justice et du Développement), au pouvoir depuis 2002, et
la doctrine dite de « profondeur stratégique » d’Ahmet
Davutoglu, l’actuel ministre des Affaires étrangères, ont
pu susciter l’inquiétude des alliés de la Turquie, celle
des États-unis au premier chef, les relations politiques, stratégiques
et militaires entre Washington et Ankara étant historiquement étroites
(1).
La question palestinienne (advenue d’un Etat souverain
et réconciliation entre le Fatah et le Hamas), l’affaire du «
Mavi Marmara » et la volonté du premier ministre turc, Recep T.
Erdogan, de rallier la « rue arabe » ont aussi provoqué bien
des remous dans l’ambivalente relation avec le «partenaire stratégique
» israélien et c’est au plus fort de la crise turco-israélienne,
en mai 2010, que les Occidentaux redoutent d’avoir « perdu »
une Turquie en proie à un syndrome néo-ottoman.
Robert Gates et d’autres dirigeants américains
reprochent alors à l’Union européenne (UE) son attentisme
à l’égard d’Ankara, en quête d’un lien
organique avec l’Europe instituée (depuis les débuts de
la Guerre froide et de la « construction européenne », la
Turquie participe pleinement du système de coopération géopolitique
qui lie les États de la zone euro-atlantique).
Au vrai, il s’agit moins pour Ankara de céder
à une sorte d’hubris néo-ottomane que de stabiliser son
environnement géographique et de jouer dans les interstices du statu
quo régional pour promouvoir ses intérêts propres, notamment
dans le champ commercial.
La volonté déclarée de résoudre
les problèmes dans le voisinage géopolitique de la Turquie est
loin d’avoir porté ses fruits.
Avec Erevan, la diplomatie du « ballon rond » a
échoué et la frontière turco-arménienne demeure
fermée (2).
Le projet plus ambitieux d’une « plate-forme »
de sécurité caucasienne, animée par Ankara, est aujourd’hui
caduc.
En retour, l’alliance entre la Turquie et l’Azerbaïdjan
a été confirmée et la décision, fin 2011, de construire
ensemble un gazoduc, le Trans-Anatolia Gas Pipeline, a depuis renforcé
les liens entre ces deux «républiques-soeurs ».
Si cette initiative bilatérale n’est pas de bon
augure quant à l’avenir du Nabucco, ce projet de gazoduc soutenu
par l’UE et la Commission, du moins s’inscrit-elle dans la logique
d’un corridor méridional entre la Caspienne et l’Europe,
condition essentielle à la sécurité et à la diversification
des approvisionnements européens (3).
Ainsi, le territoire turc est comparable à un
« pont énergétique » transeurasien.
Au Moyen-Orient, le projet turc d’un grand marché
régional organisé autour d’une relation étroite entre
Ankara et Damas n’est décidément plus en phase avec les
révoltes arabes et la rupture du statu quo.
De part et d’autre de la frontière turco-syrienne,
des troupes sont concentrées, comme aux pires heures des années
1990, et les litiges historiques sont en passe de refaire surface (passé
toujours présent de la domination ottomane, litiges territoriaux, débit
fluvial de l’Euphrate, question kurde).
Bien que très incertaine, la perspective d’une
intervention turque pour établir une zone tampon en avant de ses frontières
n’est pas exclue (4).
Cette hostilité réciproque retentit sur la relation
entre la Turquie et l’Iran, principal allié de la Syrie (une alliance
prolongée par le Hezbollah, au Liban).
Dans l’ensemble, si les incertaines évolutions
du Grand Moyen-Orient (ce monde arabomusulman pluriel et tourmenté) ouvrent
de nouvelles opportunités pour Ankara, le processus est aussi gros de
risques et menaces.
Fort prudemment, les officiels turcs ne présentent plus
leur pays comme un « modèle » mais comme une « source
d’inspiration » et la tonalité anti-occidentale du discours
turc est moins aigüe qu’il y a quelques mois encore.
Les véritables alliances sont à l’ouest
et non point dans ce « Moyen-Orient compliqué » où
tout est réversible d’un instant à l’autre.
© Jean-Sylvestre Mongrenier,
ITM
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