Samedi 28 janvier 2012

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Urgence et nécessité d’une grande politique turque

Dans son anthropologie philosophique des relations internationales, Thérèse Delpech, très récemment disparue, insiste sur le fond obscur de l’Histoire, la puissance explosive des émotions collectives enfouies dans la mémoire mais aussi sur le triomphe à long terme de la vérité sur le déni et le refoulement.

La reconnaissance du génocide arménien et ses effets, plus encore les polémiques suscitées par la loi du 22 décembre 2011 (loi de pénalisation des génocides), font écho à sa profonde analyse.

Les relations d’État entre la France et la Turquie sont passablement endommagées par le « retour du refoulé » mais la portée diplomatico-stratégique de cette grave crise ne semble pas suffisamment soulignée.

L’examen, en forme de bilan partiel et provisoire, de la politique étrangère turque met en évidence l’importance de cet acteur géopolitique, avec lequel il faudra renouer, et les grandes lignes d’action entre alliés.

Le souci de « profondeur stratégique »

On sait combien le « national-islamisme » de l’AKP (Parti de la Justice et du Développement), au pouvoir depuis 2002, et la doctrine dite de « profondeur stratégique » d’Ahmet Davutoglu, l’actuel ministre des Affaires étrangères, ont pu susciter l’inquiétude des alliés de la Turquie, celle des États-unis au premier chef, les relations politiques, stratégiques et militaires entre Washington et Ankara étant historiquement étroites (1).

La question palestinienne (advenue d’un Etat souverain et réconciliation entre le Fatah et le Hamas), l’affaire du « Mavi Marmara » et la volonté du premier ministre turc, Recep T. Erdogan, de rallier la « rue arabe » ont aussi provoqué bien des remous dans l’ambivalente relation avec le «partenaire stratégique » israélien et c’est au plus fort de la crise turco-israélienne, en mai 2010, que les Occidentaux redoutent d’avoir « perdu » une Turquie en proie à un syndrome néo-ottoman.

Robert Gates et d’autres dirigeants américains reprochent alors à l’Union européenne (UE) son attentisme à l’égard d’Ankara, en quête d’un lien organique avec l’Europe instituée (depuis les débuts de la Guerre froide et de la « construction européenne », la Turquie participe pleinement du système de coopération géopolitique qui lie les États de la zone euro-atlantique).

Au vrai, il s’agit moins pour Ankara de céder à une sorte d’hubris néo-ottomane que de stabiliser son environnement géographique et de jouer dans les interstices du statu quo régional pour promouvoir ses intérêts propres, notamment dans le champ commercial.

La volonté déclarée de résoudre les problèmes dans le voisinage géopolitique de la Turquie est loin d’avoir porté ses fruits.

Avec Erevan, la diplomatie du « ballon rond » a échoué et la frontière turco-arménienne demeure fermée (2).

Le projet plus ambitieux d’une « plate-forme » de sécurité caucasienne, animée par Ankara, est aujourd’hui caduc.

En retour, l’alliance entre la Turquie et l’Azerbaïdjan a été confirmée et la décision, fin 2011, de construire ensemble un gazoduc, le Trans-Anatolia Gas Pipeline, a depuis renforcé les liens entre ces deux «républiques-soeurs ».

Si cette initiative bilatérale n’est pas de bon augure quant à l’avenir du Nabucco, ce projet de gazoduc soutenu par l’UE et la Commission, du moins s’inscrit-elle dans la logique d’un corridor méridional entre la Caspienne et l’Europe, condition essentielle à la sécurité et à la diversification des approvisionnements européens (3).

Ainsi, le territoire turc est comparable à un « pont énergétique » transeurasien.

Au Moyen-Orient, le projet turc d’un grand marché régional organisé autour d’une relation étroite entre Ankara et Damas n’est décidément plus en phase avec les révoltes arabes et la rupture du statu quo.

De part et d’autre de la frontière turco-syrienne, des troupes sont concentrées, comme aux pires heures des années 1990, et les litiges historiques sont en passe de refaire surface (passé toujours présent de la domination ottomane, litiges territoriaux, débit fluvial de l’Euphrate, question kurde).

Bien que très incertaine, la perspective d’une intervention turque pour établir une zone tampon en avant de ses frontières n’est pas exclue (4).

Cette hostilité réciproque retentit sur la relation entre la Turquie et l’Iran, principal allié de la Syrie (une alliance prolongée par le Hezbollah, au Liban).

Dans l’ensemble, si les incertaines évolutions du Grand Moyen-Orient (ce monde arabomusulman pluriel et tourmenté) ouvrent de nouvelles opportunités pour Ankara, le processus est aussi gros de risques et menaces.

Fort prudemment, les officiels turcs ne présentent plus leur pays comme un « modèle » mais comme une « source d’inspiration » et la tonalité anti-occidentale du discours turc est moins aigüe qu’il y a quelques mois encore.

Les véritables alliances sont à l’ouest et non point dans ce « Moyen-Orient compliqué » où tout est réversible d’un instant à l’autre.

© Jean-Sylvestre Mongrenier, ITM

Lire la suite sur le site de l'Institut Thomas More


Imprimer la page | Poster un commentaireJean-Sylvestre Mongrenier
© Primo, 24-01-2012

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